Rouge sang et blanc de neige

En décembre dernier, la commission « Jeunes adultes » de l’AFH lançait un concours d’écriture sur le thème « Rouge sang et blanc de neige », aux couleurs du logo de l’AFH mais aussi de nombreuses associations membres de la Fédération mondiale de l’hémophilie. Nous tenons à remercier tous ceux qui y ont participé : 18 nouvelles ont été rédigées − un chiffre qui nous réjouit pour cette première édition, et attendu le sujet très particulier. Les débats passionnés auxquels le jury s’est livré ont souligné la grande diversité et la qualité des contributions reçues, et le classement était loin d’être joué d’avance. La nouvelle gagnante, Fuite incessante, par Erwei-O-Kima, est publiée dans ce numéro.

Nous saluons également les nouvelles qui ont reçu les 2e et 3e prix : Un hiver sur les places rouges, par Thomas Kryzaniac, et Crise d’adolescence, par Alexandra Prévot, que vous pouvez retrouver sur le site Internet de la commission [1].

Le vent glacial fouettait mon visage mais cette sensation était, à vrai dire, celle qui me préoccupait le moins. Dans ce désert d’un blanc parfait où la neige m’arrivait jusqu’aux genoux, masquant les rares éléments de relief, j’étais blessé et seul.

Enfin, seul…

Je sentais une présence derrière moi. J’ignorais qui cela pouvait bien être, mais je me savais suivi. Et avec les gouttes de sang qui, régulièrement, teintaient la neige immaculée de son rouge inimitable, marquant par la même occasion mon passage, me suivre devait être chose aisée.

J’avançais péniblement, en luttant contre le vent. Le ciel était nuageux, si pâle qu’il devenait impossible de déterminer où se trouvait l’horizon. Seule l’ombre claire des collines et des rares arbres enneigés me permettait de me repérer dans ce paysage où aucune trace d’êtres humains n’était visible. Etais-je condamné à mourir seul dans cette étendue blanche, enfoui à jamais dans la neige ? Et, plus important encore, comment étais-je arrivé ici ? J’avais beau chercher, mon esprit engourdi ne s’en souvenait plus, ou ne voulait plus s’en souvenir. C’était probablement trop douloureux, trop angoissant. Et surtout, plus rien n’existait si ce n’était cette fuite, cette course qui me semblait sans fin.
Mon pied buta contre quelque chose – une pierre, sans doute – invisible sous l’épaisse couche de neige. Je m’étalai de tout mon long dans cet océan glacé et instantanément le froid se propagea dans tout mon corps. Lorsque je dus plonger mes mains dans la poudreuse pour pouvoir me redresser, j’eus l’impression qu’elles n’y survivraient pas tellement la sensation de froid me semblait insupportable.
A quelques pas de moi, un craquement dans la neige se fit entendre. Je fis volte-face, manquant glisser sur une plaque de glace. Une femme me dévisageait d’un air satisfait. Sa peau semblait aussi blanche que la neige qui l’entourait, ou que les légers vêtements qu’elle portait. Si elle n’avait pas eu les cheveux châtain, elle aurait pu sans peine se fondre dans cette étendue glacée.
Immédiatement, l’angoisse envahit mon corps. Tout mon être semblait me crier qu’elle n’était pas humaine, que je devais m’enfuir. Elle me sourit, du sourire de celle qui a retrouvé un objet égaré, du sourire de celle qui a finalement obtenu ce qu’elle voulait. Du sourire de celle dont les canines sont trop longues pour être honnêtes.

Soudain, elle ouvrit la bouche. Rit allègrement de l’ironie de ma situation. De moi, l’idiot qui avait pensé lui échapper, blessé, en plein milieu de nulle part. De moi qui, depuis le début, aurais pu abandonner et satisfaire son insatiable soif. De moi, l’hémophile qui aurait perdu moins de temps et d’énergie à lui donner ce qu’elle voulait. Son rire cristallin, qui se mariait si bien avec le milieu qui nous entourait, retentit dans mon crâne, écho agaçant, semblable à un acouphène incessant.

Alors je me souvins. Je me souvins l’avoir déjà vue, par le passé. Des souvenirs me revinrent par bribes : son visage souriant ; une peur soudaine, incontrôlable, alors qu’elle s’approchait de moi, une peur sans précédent, à m’en donner des nausées ; une douleur au bras, à ce bras qui ne cessait pas de saigner.
Elle fit un pas dans ma direction. Je bondis en arrière et tentai de m’échapper, d’aller le plus loin possible, le plus vite possible. La sensation était atroce. Je sentais ma vie se déverser goutte à goutte hors de moi. A quand remontait ma dernière injection ? Je l’ignorais, mais le sang ne coagulait pas. Il fuyait mon corps, comme j’aurais souhaité fuir cet endroit et l’être qui me traquait.

Depuis quand cette course-poursuite durait-elle ? Mon corps n’était plus que douleur, à tel point que chaque réponse de sa part semblait relever du miracle. Alors qu’un coup de vent un peu plus violent me fit vaciller, je me demandai si, un jour, cette course se terminerait. Comme si la nature avait entendu mes pensées et décidé d’abréger mes souffrances, je trébuchai de nouveau et glissai sur une plaque de glace, jusqu’en bas d’une butte. La neige me glaça jusqu’aux os. Mais alors que la douleur sourde dans mon bras suivait le rythme imposé par les battements angoissés de mon coeur, j’eus une idée. Me redressant, je saisis une poignée de neige à pleine main et, ignorant le froid, j’en fis un morceau de glace que je pressai immédiatement contre ma blessure. Peut-être que le froid permettrait de ralentir, au moins en partie, l’hémorragie qui, peu à peu, me vidait de mes forces.

Mais avant même que je ne puisse me relever, quelque chose de lourd – le corps de la femme ? − me heurta et me plaqua au sol, la tête dans la neige. En vain, je tentai de me redresser mais mon bras valide se trouvait écrasé sous mon corps, serrant toujours ma plaie avec le peu de force qui lui restait. Ma poursuivante me maîtrisa sans peine, ignorant mes faibles tentatives pour la repousser et me retournant sur le dos. Ma gorge était nouée par la peur et mon cri de détresse ne retentit qu’au sein de mon propre crâne. Avec toujours ce même sourire, empreint désormais d’une sadique satisfaction, elle se pencha vers moi. Ses deux mains pressaient fermement mes épaules meurtries. Je sentais mon corps m’abandonner, céder à la fatigue de cette lutte épuisante alors que je cherchais en vain un dernier espoir, une dernière chance de m’en sortir. Une mèche de ses longs cheveux chatouilla ma joue alors qu’elle approchait son visage du mien. Mon corps entier se tendit, comme pour se préparer à la nouvelle douleur qui, bientôt, viendrait s’ajouter à toutes les autres. Le souffle glacial de la femme s’approcha de ma gorge. Je fermai les yeux…

- Alexandre ? Alexandre, vous m’entendez ?

J’ouvris les yeux. La lumière vive qui se réfléchissait sur les murs blancs m’éblouit et je clignai plusieurs fois des yeux. L’infirmière aux cheveux châtain sourit, s’éloigna de mon visage, puis vérifia le pansement qui serrait douloureusement mon coude. En me rappelant pourquoi j’étais à l’hôpital et les compresses tachées dans le haricot sur la table, je lui lançai un regard inquiet qu’elle saisit instantanément. Son sourire s’élargit alors qu’elle prononçait les mots qui calmèrent mon coeur angoissé.

- Ne vous inquiétez pas, vous ne saignez plus. C’est la première fois que vous faites un malaise pendant une prise de sang ?

Erwei-O-Kima

Mise en ligne le 30 décembre 2011 par La commission « Jeunes Adultes » de l’AFH

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